Boîte à outils : des initiatives culturelles pour repenser le genre à l’écran

Le mouvement #MeToo a mis en lumière les discriminations et les violences genrées sévissant dans le milieu du cinéma, mais également la façon dont ces inégalités se reproduisent à l’intérieur même de nos écrans. Pour accompagner cette prise de conscience collective, plusieurs plateformes, blogs et podcasts indépendants se développent, fournissant des outils d’analyse théorique précieux. Ci-dessous, un florilège non-exhaustif des initiatives francophones portant un regard critique et féministe sur l’univers des films et des séries.

Ces médias qui regardent nos écrans

• Nous avons coutume d’entendre dire que l’intime est politique – il en va de même pour le cinéma. Du moins, c’est ce que suggère Le cinéma est politique, une plateforme d’analyses filmiques collaborative. Rédigées par des universitaires, des militante.s ou des passionné.es de cinéma, ces critiques portraient la façon dont les normes du septième art participent à la création des normes genrées, dans la société. Le but : explorer les œuvres qui renforcent ces clichés ou, au contraire, celles qui s’en émancipent. On peut notamment y découvrir la façon dont la mobilité – en particulier la voiture – met en scène la domination patriarcale, ou encore une analyse des représentations des corps masculins et féminins dans le cinéma d’animation contemporain. Pour partager son expertise, la plateforme propose aussi une boîte à outils permettant de se former à l’analyse critique des films. Elle prend la forme de quatre questions clés à se poser après un visionnage d’un œuvre.

• Si l’historienne du cinéma français Geneviève Sellier est considérée comme l’une des pionnières de l’application des théories du genre aux œuvres cinématographiques, Le genre & l’écran, la plateforme qu’elle a créée, s’impose également comme une référence en matière d’analyse critique des films et des séries. Ouverte à des contributeur.ices principalement issu.e.s du monde de la recherche, on peut par exemple y lire un décryptage sur la manière dont la série Hippocrate brise certains stéréotypes de genre en se gardant de restreindre les rôles du care aux personnages féminins ; ou bien, la façon dont Paul Verhoeven exerce une forme de male gaze (un concept selon lequel l’ensemble de notre culture visuelle serait façonné d’un point de vue d’homme hétérosexuel) dans Benedetta, utilisant l’Histoire comme prétexte à l’exhibition érotique au sein de son dernier film. 

• La militante féminisme Alice Coffin a fait sensation, en octobre 2020, en décrétant ne plus consommer que des œuvres écrites ou réalisées par des femmes pour compenser leur effacement historique du monde de la culture. Cette initiative pose toutefois question, pour qui souhaiterait imiter l’autrice du Génie Lesbien : vers quelle base de données, quel catalogue se tourner, lorsque l’on souhaite visionner davantage de films et de séries réalisées par des femmes ? La plateforme 1001 héroïnes offre un début de réponse. Conçue comme un moteur de recherche, elle met en avant les œuvres de fiction réalisées par des femmes, mais également celles disposant de personnages féminins forts, dépourvus de clichés sexistes. 

Genre en séries est une revue numérique en 11 numéros combinant des articles de chercheurs sur des thématiques aussi diverses que multidisciplinaires. L’objectif est de mobiliser les savoirs audiovisuels, médiatiques, la sociologie ainsi que les sciences de l’information et de la communication autour d’une analyse féministe des produits culturels qui nous entourent. Le numéro sur les séries américaines à l’épreuve du genre investigue notamment sur la façon dont les étudiants américains déterminent qu’une série est faite pour être regardée par un sexe où l’autre, ou encore une analyse des normes que les séries américaines contemporaines produisent, en matière de féminité et de sexualité.

Podcasts, les voix du changement 

• Analyser les films cultes du cinéma à la lumière du féminisme, du genre et de l’inclusivité, c’est l’ambition du podcast Cinerameuf. Podcasteuse en freelance et agente d’accueil dans un cinéma après avoir suivi des études dans ce domaine, l’animatrice Alice Creusot applique les théories du genre à des œuvres canoniques du grand écran, chaque fois en compagnie d’une chercheuse différente. L’épisode sur le road-movie féministe Thelma et Louise s’accompagne notamment de l’analyse d’une spécialiste des mobilités, éclairant le lien entre émancipation féminine et capacité à se déplacer librement dans l’espace. On y découvre également en quoi Titanic représente bien davantage qu’une romance à l’eau de rose, ou encore la façon dont Virgin Suicide fait le procès du male gaze.

Affichées est une série de podcasts produite par le webzine Madmoizelle. Son crédo :  placer les femmes en tête d’affiche au travers d’une série de 15 épisodes portant sur des thématiques aussi diverses que la façon dont  les séries sur les bandes de filles ont révolutionné la société ou encore les manières d’écrire des personnages féminins intéressants et nuancés à l’étape du scénario. Deux formats s’alternent : les podcasts de “débat” qui consistent en un échange de différentes spécialistes et le format du “procès”. Celui-ci se déroule en trois étapes : l’instruction, dans laquelle deux chroniqueuses détaillent leur relation au film ou à la série faisant l’objet du podcast, expliquant ce qui les pousse à l’adorer ou l’abhorrer. S’ensuit la phase de “retournage de cerveaux”, dans laquelle chacune tente de rallier l’autre à son camp en décortiquant une scène précise. Enfin, la phase de “jugement” permet d’attribuer des “peines” et des “prix” aux films et aux séries. 

• “Je m’appelle Thomas Messias, je suis un homme blanc, cisgenre, hétérosexuel”, telle est l’introduction rituelle de Mansplaining. Toutes les deux semaines, l’animateur y décrypte un aspect spécifique de la masculinité au travers d’œuvres culturelles ou de faits d’actualité ; ces analyses permettant de comprendre, en creux, le traitement réservé à la féminité. L’animateur s’est notamment intéressé à “The Red Pill” de Cassie Jaye, un film documentaire considéré comme une référence de l’argumentaire des anti-féministes. Entre autres concepts, le poncif de la “Manic Pixie Dream Girls” – c’est-à-dire la tendance de certains films à montrer des couples où des personnages féminins sensationnels (intelligents, altruistes, doués, etc.) choisissent des hommes ordinaires.

• À l’intersection entre sororité et cinéma se trouve Sorociné, une série de podcasts constituée de débats autour de films et de séries, examinées au travers des théories du genre. Dans un format de deux heures environ, les podcasteuses discutent de sujets comme les héroïnes indépendantes et éco-féministes caractéristiques des studios d’animation japonais Ghibli, la figure de femme fatale de Marylin Monroe ou encore une analyse critique des James Bond Girls – un format dont l’impression de spontanéité qui s’en dégage ne sacrifie rien à la précision et la factualité du propos. 

Quoi de Meuf, en matière de pop culture ? C’est la question que pose ce podcast éponyme, toutes les deux semaines. Sur le mode de la conversation, Clémentine Gallot – et une chroniqueuse amenée à changer suivant les épisodes – décryptent les opus marquants de la culture populaire au travers du prisme du féminisme. Un épisode questionne notamment – aux prémices de la sortie de la saison 2 d’Euphoria – si on peut légitimement faire confiance à son réalisateur Sam Levinson pour éviter d’hypersexualiser les actrices de cet highschool drama, esquissant le portrait d’une adolescence ravagée par la drogue, le sexe et les fêtes à volonté. 

• Plutôt que d’en envoyer aux yeux, La Poudre oriente notre regard vers ces femmes qui font la culture, la politique et le militantisme contemporain. Dans ce podcast phare de Lauren Bastide prenant la forme d’entretiens fleuves, la journaliste a notamment reçu une série de femmes impliquées dans le milieu du cinéma, telles que Aïssa Maïga, Iris Brey, Julie Gayet, Alice Diop, Ovidie ou encore Fanny Herrero. Des entretiens qui constituent autant d’occasions d’interroger les questions de genre, de classe et de race devant et derrière la caméra. Ces interviews ont par ailleurs donné lieu à un livre spécialisé intitulé “La Poudre – Féminismes et cinéma.”

Cette liste d’initiatives culturelles invitant à repenser les représentations genrées à l’écran dénote d’une attention croissante des chercheurs, des créateurs de contenus et du public cinéphile pour une lecture féministe des films et des séries. Un engouement croissant qui laisse présager une montée en puissance des plateformes, blogs et autres podcasts portant un regard critique et intersectionnel sur les fictions qui nous entourent. 

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